Répétition générale


engin akyurt de Pixabay

Tout au long de ma grossesse, j'ai été curieuse de connaitre les sensations de l'accouchement, et notamment celles des contractions. Tant qu'on n'a pas accouché, on ne peut pas imaginer ce que ça fait au corps et encore moins au cerveau. C'est indescriptible. Aujourd'hui, sept semaines plus tard, si je devais par exemple expliquer cela à mon amie Héléna qui attend son premier bébé, j'aurai du mal de poser des mots concrets sur ce que j'ai ressenti ce samedi quinze juin dans mon corps. Je peux l'expliquer de manière abstraite oui, avec des images, des métaphores, je peux parler de vagues, de souffle, de submersion, de cris, d'animalité mais rien de rationnel. Je ne veux pas employer le mot douleur et je ne peux pas employer d'autres mots concrets, tant ces sensations sont évanescentes et de toute manière, indescriptibles.

***

Lundi dix juin - lundi de Pentecôte.

C'est un jour férié tout gris, c'est un jour à prendre le temps après le petit déjeuner. A prendre le temps de refaire un point avec Olivier sur notre liste des choses à acheter pour Augustin. Nous faisons le choix d'acheter le strict minimum avant sa naissance et d'aviser quand il sera là. Nous passons la matinée à passer une commande de vêtements et autres petits accessoires. Nous déjeunons assez tard et décidons d'aller au cinéma en milieu d'après-midi; depuis que Sophie m'a emmené au cinéma Star de la rue du vingt-deux novembre, nous y allons tout le temps. J'envisage d'appeler maman avant d'aller au cinéma. Appel repoussé : des maux d'intestins et de dos combinés me stoppent net. Je viens à l'instant de terminer mon repas, aurais-je mangé quelque chose qui ne passe pas ?

Je n'ai jamais mal au dos, je ne connais pas ces sensations lancinantes dans les lombaires. Même à huit mois de grossesse. Je mesure ma chance régulièrement et me dit que voilà, je fais désormais partie du groupe majoritaire des futures mamans qui se plaignent de leur dos. J'ai le souffle coupé, je gémis, je souffre. Ces élancements dans le bas de mon dos couplés à la douleur de mes intestins qui se crispent sont insupportables. Le pantalon qui entrave mes jambes m'insupporte, je me déshabille. Après une heure passée à ce rythme, tout s'apaise un peu et j'appelle maman. Nous nous mettons ensuite en route pour le cinéma. Etre assise dans la voiture est insupportable : j'ai de nouveau un point sur le côté gauche du dos qui me coupe le souffle. A mi-chemin, je me dis que plutôt qu'être assise dans un fauteuil de cinéma aussi confortable soit-il, je me sentirai plus à l'aise dans un bain chaud. J'en prendrai un après la séance. Nous nous garons quai Saint-Jean et allons boire un verre dans notre nouveau café préféré; le septième art, mitoyen au cinéma. Mes yeux balayent la carte des boissons mais ne parviennent pas à se fixer sur les lignes, mon esprit ne traduit pas en mots ce que mes yeux lisent. Les diabolos et autres cocktails glissent sur ma rétine comme les gouttes de pluie sur une baie vitrée. J'ai mal, je ne tiens pas assise. Le café est vide, je me sens gênée, la serveuse nous a vu et va venir d'un instant à l'autre prendre notre commande. Mon cerveau s'est déconnecté de la réalité, je ne réfléchit plus. On ne va pas pouvoir rester. Olivier l'explique à la serveuse qui m'observe avec un regard qui contient à la fois de la pitié et de la peur.

— C'est difficile la grossesse ? me demande -t- elle.
Non parce que mon copain voudrait des enfants, mais j'ai tellement peur.

Quand je sors du café, je m'en veux de lui avoir montré cette image de la grossesse. En huit mois, je n'ai jamais vécu ça, je n'ai jamais été aussi mal en point, autant à bout de souffle. J'ai envie de lui assurer que ça peut parfaitement se passer, sans gêne, sans nausées, sans fatigue extrême, sans surpoids délirant. J'ai envie de faire voler en éclats les clichés autour de ces neuf mois mais je ne peux pas, je souffre. 

Je tiens Olivier par le bras pour marcher jusqu'à la voiture, nous rentrons. 

Je me couche pendant que le baignoire se remplit. 
L'eau chaude m'apaise quelques minutes puis ça reprend. Je me redresse dans la baignoire, la main posée sur mon flanc gauche, qui se réveille. Si le bain ne me soulage plus, alors ça ne sert à rien de rester dans l'eau. Je peine à marcher et me rhabille comme je peux avant d'aller m'allonger sur le canapé. Certaines positions me soulagent, d'autres réveillent intensément la douleur. 

Il se passe encore quelques temps avant que toute sensation vive s'endorme enfin. C'est le début de soirée, j'ai faim, je mange une tartine. Ça va beaucoup mieux, reste plus que la sensation endolorie dans tout mon corps qui suit n'importe quel épisode de forte douleur. 

Je me couche le soir là comme si rien ne s'était passé, comme si ce lundi férié n'avait pas été entaché par cette parenthèse impromptue et inexpliquée.

***

Vendredi deux août - la mise en perspective.

Ce matin, je comprends que ce que j'ai vécu ce lundi de Pentecôte, cinq jours avant la naissance de mon fils, était ce qu'on appelle un "faux travail". Une fausse alerte, l'utérus qui fait sa répétition générale.
Car oui, au matin du quinze juin, à quelques heures d'avoir mon fils dans mes bras, ce sont bien ces mêmes sensations qui m'ont accueillies au réveil. L'impression qu'on me lacère le bas du dos, qu'il va s'ouvrir et se déchirer ou se déchirer puis s'ouvrir, je ne sais plus très bien. 

Je ne sais pas si je reconnaîtrait la serveuse qui travaillait ce jour là au septième art mais aujourd'hui j'aimerai lui dire, lui expliquer ce qui se passait ce jour là, et qu'il n'était pas du tout représentatif des huit mois de grossesse que je venais de vivre.


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